Ces deux auteurs que tout oppose en apparence ont en commun au moins un lieu de prédilection : l’aiguille d’Etretat. C’est dans cet endroit cher à Maurice Leblanc que s’ouvre le nouveau récit de Sylvain Tesson, Les Piliers de la mer (Albin Michel). Un jour d’ennui, à l’automne 2020, Tesson entraîne avec lui son copain Daniel du Lac (ancien champion du monde d’escalade) pour grimper au sommet de la fameuse aiguille, haute d’une cinquantaine de mètres. Là-haut, le bourlingueur-poète moitié Cendrars moitié Rimbaud connaît une épiphanie, pour ne pas dire une illumination : “Le stack est l’ultime refuge, l’écueil de la dernière chance pour les oiseaux paranos et les âmes errantes, c’est-à-dire pour tout être normalement constitué.”Au cours des 200 pages qui suivent, il va chercher à revivre l’ivresse de cette première fois en s’attaquant à une centaine de ces pitons rocheux dispersés à travers le monde, de l’île de Pâques aux Faraglioni de Capri et des Marquises aux Highlands. Mieux vaut ne pas avoir le vertige. Quoi qu’il en soit, les nombreux admirateurs de La Panthère des neiges, Blanc ou Avec les fées ne seront pas dépaysés : outre les péripéties et le décorum de Tesson (les cigares, etc.), on retrouve son espièglerie habituelle et son art des citations qui font mouche, souvent piochées chez des auteurs improbables. Malgré sa singularité, il n’est pas étranger à sa génération. Quand il évoque Jules Barbey d’Aurevilly, le mont Athos ou la Grèce, on dirait qu’il s’adresse directement à Christophe Ono-dit-Biot – ce sont trois passions de l’écrivain-journaliste, dont le dernier roman s’intitulait Trouver refuge, un titre qu’aurait pu utiliser Tesson.A cause de son allure sophistiquée, certains s’imaginent que le directeur adjoint de la rédaction du Point est un Parisien pur sucre. Rien n’est plus faux. Normand d’origine (comme ledit Barbey), il a grandi à Octeville-sur-Mer, à une quinzaine de kilomètres d’Etretat. Avec Mer intérieure (L’Observatoire), il se met à nu comme il ne l’avait jamais fait auparavant. De même que les Beatles enregistrèrent jadis un “album blanc”, lui a voulu écrire un “livre bleu”, sorte d’autoportrait fragmentaire mêlant souvenirs et essais, où il se raconte à travers l’angle marin. Dans des pages émouvantes, il parle de son grand-père, qui travaillait sur les chantiers navals du Havre, et de son père, qui l’emmenait pêcher des tourteaux et chercher des fossiles. Ono-dit-Biot étant devenu féru d’art contemporain, on le suit dans les musées de Pinault à Venise, sur les traces de Damien Hirst, mais il nous emmène surtout ailleurs – chez Victor Hugo à Guernesey, à Zanzibar, à Lanzarote, en Malaisie… “Petit musée aquatique”S’il confesse ne plus pouvoir consommer de poulpe, a-t-il mangé du lion pendant l’écriture de ce livre ? On ne se souvenait pas qu’Ono-dit-Biot pouvait être aussi bondissant, aussi inspiré et, disons-le, aussi drôle. Dans les moments les plus passionnés de Mer intérieure, quand il digresse sur telle curiosité de l’antiquité grecque, on dirait Philippe Manœuvre s’enthousiasmant pour quelque disque rare. Il porte aux nues le personnage d’Ulysse et brocarde Poséidon. Fanatique de plongée sous-marine (superbes pages sur le sujet), il réhabilite aussi le requin, son animal préféré, tout en pointant le côté obscur du dauphin, qui, loin de l’image idéalisée de Flipper, peut aussi “se montrer violent, harceleur, et même adepte de viols en réunion, coinçant avec plusieurs mâles les femelles en eaux profondes, et les forçant à copuler avec eux pendant des heures”. Ce n’est pas ce que nous avait appris le commandant Cousteau ! Délaissant toute forme de snobisme, Ono-dit-Biot se rappelle son premier bain de mer et le bateau pirate Playmobil de son enfance. Il confesse sa passion d’adolescence pour Le Grand Bleu de Luc Besson, ainsi que l’émoi ressenti devant Daryl Hannah en sirène dans Splash. On lit ce livre comme on mène une chasse aux trésors allant de la lecture de L’Atlantide de Pierre Benoit jusqu’à la vision des Pigments purs d’Yves Klein à Nice. Dans la dernière partie, l’ancien agrégé de lettres consacre des chapitres brillants à Moby Dick et à Vingt Mille Lieues sous les mers. Rendant hommage à son professeur de français en première au Havre, Jacques Derouard (“le plus grand spécialiste mondial du gentleman-cambrioleur Arsène Lupin”), Ono-dit-Biot excelle lui aussi dans la pédagogie. Son “petit musée aquatique” est à offrir à tous les marins d’eau douce qui aimeraient enfin prendre le large.Les Piliers de la mer. Par Sylvain Tesson. Albin Michel, 211 p., 21,90 €.Mer intérieure. Par Christophe Ono-dit-Biot. L’Observatoire, 233 p., 21 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2025-03-29 09:00:00
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