Nous sommes au XVIe siècle. Dans les plus hautes sphères de la société, rien n’est plus chic, concernant le chiffre trois, que de dire “troué” et non [troa], comme aujourd’hui. Eh oui ! C’est que, de tout temps, la “bonne” prononciation a été affaire de conventions. J’en veux pour preuve le formidable ouvrage Paris-Babel (1), que le linguiste Gilles Siouffi, professeur à la Sorbonne, a consacré à l’histoire des langues parlées dans la capitale. J’y ai puisé la plupart des illustrations qui suivent :VOUS SOUHAITEZ RECEVOIR AUTOMATIQUEMENT CETTE INFOLETTRE ? >> Cliquez ici– Du XIIe au XVIIe siècle, une querelle passionnée oppose deux camps à propos de la bonne manière d’articuler certains mots. Faut-il dire doleur ou douleur, doumage ou domage, Thoumas ou Thomas, torner ou tourner ? La dispute enflamme “ouistes” et “non-ouistes”, avant que l’on ne finisse par trancher, le plus souvent au petit bounheur la chance…– Au XVIe siècle, chez les aristocrates de la capitale, les “a” ont tendance à se transformer en “e”. On peut ainsi entendre “Mon meri est à Péris” au lieu de “mon mari est à Paris” tandis que certains “r” sont escamotés. “Ma mère” cède la place à “ma mèse”.– Alors que, à la fin du Moyen Age, “qu” se prononçait toujours [k] (comme dans “quatre”), certains grammairiens du XVIe décident de modifier la règle en imposant [kw], comme dans “quatuor”. Mais attention, seulement devant les voyelles “a” et “o” (sinon, ce serait trop simple). D’où la distinction actuelle entre “quenouille” et “aquatique”, et les hésitations fréquentes devant “quasi” et “quadragénaire”.– Au XVIIIe, la noblesse et la bourgeoisie montent en puissance. Par réaction, la haute noblesse choisit le conservatisme langagier. La Ville dit “cet homme-cy” et “cette année-cy” ? La Cour leur préfère “cet homme-icy” et “cette année-icy”. Pourquoi ? Parce que !– Le plus souvent, les classes aisées se moquent de la manière de parler du peuple. C’est le cas notamment d’une académie parodique fondée au XVIIIe siècle intitulée la “Société du bout du banc”. Celle-ci crée des œuvres où foisonnent à dessein les “mauvais” usages. “J’m’en vas vous écrire au bout d’ça une chanson, C’est vous qui m’donne d’la capableté dans l’esprit”.– Dans les années 1790, une certaine jeunesse dorée décide tout bonnement de… supprimer la lettre “r”. Ceux qui se surnomment les “incoyables” et les “meveilleuses” disent “supeme”, “hoible”, “paole”. Une manière extrême de se démarquer du commun, qui avait tendance à prononcer nettement cette consonne.– Mais, curieusement, il est arrivé que la noblesse choisisse d’imiter le langage du peuple, notamment dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Il s’agissait alors pour elle de marquer sa différence vis-à-vis des bourgeois, dont l’influence allait croissant avant la Révolution. Dans son Tableau de Paris (1781), le poète et journaliste Louis-Sébastien Mercier se désole : “Les femmes aujourd’hui se les permettent [les “mots proscrits”], et jurent comme les hommes, surtout à la Cour”. L’exemple, il est vrai, était venu d’en haut puisque Louis XV lui-même raffolait des gros mots.– Au début du XIXe siècle, certains manuels jugent fautif le respect de la liaison dans “avant-hier”. “Dites : avant-hier, sans prononcer le – t !”, édicte ainsi Jean Claude Poisle Desgranges dans Le petit dictionnaire du Peuple à l’usage des quatre cinquièmes de la France.– Au XXe siècle, dans les familles aristocratiques, il est de bon ton d’allonger certaines voyelles : “On passe à tâââble ?”– Après la Seconde Guerre mondiale, peut-être sous l’influence des existentialistes, les “o” sont transformés en “eu” : “les eureilles”, “le Beaujeulais”, “la meunnaie”. On appuie aussi de manière emphatique les doubles consonnes : “un soMMet”, “une aDDItion” et même “les LLettres” !– A la même époque, dans les milieux populaires parisiens, on a au contraire tendance à écraser certaines voyelles (“B’soir m’sieus dame”) et à transformer certains “a” en “o” ou en “e” (“la gor Montpernesse”)Ne croyons pas que ces pratiques soient réservées au passé. Aujourd’hui encore, de telles conventions ont cours et tournent parfois à la discrimination. En 2018, un responsable de la rédaction de France télévision justifiait ainsi son refus d’engager un journaliste qui aurait un fort accent de Perpignan (je respecte sa diction) : “Eh ben, non, j’vais pas l’prendre, parce qu’on comprend pas c’qu’i raconte”. Les articulations “fautives” d’un Catalan ? Inadmissibles. Celles d’un Parisien ? Aucun problème…Sachez enfin que la progression de la lecture a elle aussi fait évoluer les usages. Sous l’influence de l’écrit, nous nous sommes mis collectivement à prononcer des lettres “muettes” qui avaient été ajoutées dans une démarche étymologique, mais que l’on n’entendait pas. C’est ainsi qu’à l’oral, “psaume” a remplacé “saume”, “lorsque”, “lorque” et “baril”, “bari”.Incoyable, mais vai !RETROUVEZ DES VIDÉOS CONSACRÉES AU FRANÇAIS ET AUX LANGUES DE FRANCE SUR MA CHAÎNE YOUTUBE(1) Paris-Babel, Histoire linguistique d’une ville-monde, par Gilles Siouffi. Actes Sud.Du côté de la langue françaiseLa formule “j’sais pas c’est qui” va-t-elle se généraliser ?Pas forcément, selon le linguiste Mathieu Goux. Globalement, souligne-t-il, les formulations enseignées à l’école ont tendance à se maintenir à l’écrit et dans les conversations soutenues tandis que les tournures relâchées prennent place dans d’autres circonstances, comme on l’observe pour “bagnole” et “voiture”. L’important étant de savoir quand employer les unes et les autres.Avez-vous déjà rencontré le mot “compersion” ?Ce terme désigne le sentiment éprouvé lorsqu’on se réjouit du bonheur d’autrui. Autrement dit, ce serait le contraire de la jalousie. Un néologisme qui ne convainc pas nos confrères du Figaro.“Le bégaiement m’a permis de devenir qui je suis”Dans le film Le Panache de Jennifer Devoldère, sorti récemment, Joachim Arseguel incarne un élève bègue qui prend confiance en lui grâce à un enseignant qui lui confie le rôle de Cyrano de Bergerac. Dans la vie, Joachim bégaie aussi et a longtemps été harcelé à l’école.Du côté des langues minoritairesBasque, catalan, créole, occitan… Et si vous passiez une licence en langue régionale ?Moins connues que les licences en langues étrangères, les licences en langues régionales offrent pourtant de nombreux débouchés, comme le rappelle cet article de L’Etudiant.Ouverture prochaine du premier collège en langue bretonne de l’Ille-et-VilaineLa Bouëxière, près de Rennes (Ille-et-Vilaine), accueillera en septembre le tout premier collège Diwan du département. L’Ille-et-Vilaine était le dernier département breton à ne pas abriter un établissement de ce type.Une mission parlementaire pour évaluer la loi MolacUne mission d’information sénatoriale se penche sur la mise en œuvre de la loi Molac sur les langues régionales – la seule jamais votée sur ce sujet depuis la création de la Ve République. Elle a pour rapporteurs Karine Daniel, sénatrice PS de Loire-Atlantique, et Max Brisson, sénateur LR des Pyrénées-Atlantiques.Avis à Donald Trump : la langue du Groenland est le groenlandaisDonald Trump, qui vient de faire de l’anglais la seule langue officielle des Etats-Unis, entend mettre la main sur le Groenland. Une île qui bénéficie au sein du Danemark d’un statut de territoire autonome et dont l’unique langue officielle est le groenlandais.Retrouvons-nous à Villefranche-de-Rouergue le 1er avril“Pourquoi et comment sauver les langues régionales ?” C’est à cette question que je tenterai de répondre le mardi 1er avril à 18h30 au cinéma Bleu Azur/vox, boulevard de Gaulle.A écouter“Ça n’existe pas, les accents ‘pas jolis'”C’est ce que rappelle le linguiste Médéric Gasquet-Cyrus dans cette émission du réseau Ici. “C’est un jugement social […] C’est terrible ce qu’ont subi certaines personnes dans les différentes régions de France : c’est de la discrimination parce qu’en milieu professionnel, il arrive que l’on dise à quelqu’un : ‘Mais non, tu ne pourras pas faire du media parlé parce que tu as un accent’.”A regarderPourquoi amour a remplacé ameur ?Dans cette courte vidéo, Laurent Labadie explique comment, sous l’influence des troubadours, le terme “ameur” a laissé place à son cousin “amour”, issue de la langue d’oc.RÉAGISSEZ, DÉBATTEZ ET TROUVEZ PLUS D’INFOS SUR LES LANGUES DE FRANCE SUR la page Facebook dédiée à cette lettre d’information
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Author : Michel Feltin-Palas
Publish date : 2025-03-25 06:15:00
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