Voilà déjà deux ans qu’il filait entre les doigts des enquêteurs français. Mehdi Charafa, un délinquant impliqué dans des affaires de narcotrafic et de blanchiment d’argent, était réfugié à Dubaï. Il a finalement été “remis à la France, le 18 février dernier”, selon une source proche du dossier au ministère de la Justice. L’extradition de cette “cible prioritaire”, selon les mots du ministre de la Justice, Gérald Darmanin, est loin d’être anodine. Alors que de tels transferts sont permis par l’accord signé sur le sujet entre la France et les Emirats arabes unis (EAU) depuis 2007, “il s’agit de la première extradition contrainte, sans consentement de l’accusé, entre Dubaï et la France depuis 2021”, rappelle cette même source.Les sollicitations, pourtant, affluent. Depuis le début des années 2010, Dubaï, ce petit émirat bordé par le golfe Persique, où le thermomètre descend rarement au-dessous de 25 °C et où de nombreux avantages fiscaux permettent aux investisseurs de placer discrètement leur argent, séduit les criminels du monde entier. A commencer par les têtes de réseaux du narcotrafic hexagonal : dans son rapport rendu en mai 2024, la commission d’enquête sénatoriale sur l’impact du narcotrafic en France rappelait que 17 des 34 procédures extraditionnelles en cours avec les EAU avaient trait à des personnes recherchées pour infraction à la législation contre les stupéfiants.De quoi solliciter la visite de Gérald Darmanin, qui a soumis fin janvier à ses homologues émiriens une liste de 27 noms de ressortissants français visés par des mandats d’arrêt internationaux susceptibles de se trouver sur leur territoire, et plus particulièrement dans l’émirat de Dubaï. Dont Mehdi Charafa ou Abdelkader Bouguettaia, narcotrafiquant havrais installé à Dubaï depuis cinq ans, dont l’extradition “a récemment été ordonnée par la cour d’appel de Dubaï”, selon une source proche du dossier.Des procédures “non fluides”Le parcours de ce Franco-Algérien de 38 ans illustre parfaitement la complexité des relations entre les autorités judiciaires françaises et dubaïotes. Abdelkader Bouguettaia, surnommé “Bibi” dans le milieu de la criminalité organisée, a été condamné en son absence à neuf ans de prison en France, en 2023, dans le cadre d’une affaire de trafic de cocaïne. Impliqué dans d’autres trafics d’envergure, notamment via le port du Havre, il menait jusqu’à présent, malgré la notice rouge d’Interpol qui le vise, une vie fastueuse dans l’émirat.Selon des extraits d’interrogatoire consultés par l’AFP, il y aurait occupé deux appartements avec sa compagne dans un immeuble cossu du centre-ville, se déplaçant à bord de voitures de luxe dans des restaurants chics ou des hôtels prestigieux. Surtout, Abdelkader Bouguettaia est suspecté d’avoir continué à gérer ses activités de narcotrafic depuis Dubaï. A la suite d’une visite de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, aux EAU en octobre 2023, le trentenaire est finalement arrêté une première fois par la police émirienne… mais est relâché quelques semaines plus tard, avant son extradition, qui n’a pu être réalisée dans un délai légal de quarante jours. Les autorités judiciaires dubaïotes justifient leur refus par le fait que toutes les pièces du dossier n’auraient pas été transmises par la France, malgré le travail rigoureux des magistrats.Ce scénario n’est pas un cas isolé : interpellé à Dubaï en 2022, le narcotrafiquant marseillais Tarik Kerbouci a également été relâché après 40 jours – et serait depuis réfugié en Algérie, selon les informations du quotidien Le Monde. Abdel Karim Touil, arrêté en novembre 2023, a lui aussi été relâché pour les mêmes raisons – avant d’être à nouveau interpellé au Liban quelques mois plus tard, puis extradé en France. “Jusqu’à présent, les extraditions avec Dubaï n’ont pas été fluides”, résume à L’Express Eric Serfass, procureur adjoint de Paris chargé de la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) et de la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco).”Diplomatie et acharnement”En 2021, une série d’arrestations avait pourtant nourri les espoirs des magistrats français de voir se développer une meilleure coopération judiciaire entre la France et les EAU. En mai 2021, le Franco-Algérien Moufide Bouchibi était interpellé par la police dubaïote – et les images spectaculaires de son arrestation largement partagées sur les réseaux sociaux – avant d’être remis à la France, où il a été condamné en appel à dix-huit ans de prison. Quelques mois plus tôt, le narcotrafiquant marseillais Hakib Berrebouh était également arrêté à Dubaï, puis extradé.”A l’époque, il a fallu faire preuve de diplomatie et d’acharnement”, se souvient une source judiciaire proche de ce dossier. Sans interlocuteur direct sur le terrain, certaines demandes de la JIRS de Marseille, comme la saisie et la mise sous scellés du téléphone portable du trafiquant français, restent à l’époque lettre morte. “Quand Dubaï n’a pas envie de coopérer, ils ne disent pas non. Ils arrêtent juste de vous répondre, et il faut vous débrouiller avec ce que vous avez”, raconte cette même source, évoquant une “certaine opacité” sur les décisions prises par les autorités judiciaires locales sur un dossier ou un autre.”Huiler les circuits d’entraide”C’est précisément par souci de transparence, et afin de “fluidifier” les relations judiciaires entre les deux pays, que Philippe Salomon, précédemment vice-président chargé de l’instruction à la Junalco, a été envoyé à Abou Dhabi au printemps dernier, en tant que magistrat de liaison. “Sa présence change la donne. Si un dossier bloque, il est immédiatement sur place, peut rencontrer nos homologues émiriens et permettre la bonne compréhension des procédures d’un pays à l’autre”, explique à L’Express Laure Beccuau, procureure générale de Paris. En plus de la présence de ce magistrat sur le terrain, les échanges entre les autorités françaises et émiriennes se sont accélérés ces derniers mois : plusieurs rencontres ont été organisées, à Abou Dhabi et à Dubaï, entre des magistrats français et émiriens.La directrice générale de l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc), Vanessa Perrée, indique également à L’Express s’être rendue à trois reprises aux Emirats arabes unis l’année dernière, notamment pour échanger avec ses homologues autour de la création d’une structure similaire à l’Agrasc aux EAU. “Nous avons fait des offres de service, pour leur communiquer la façon dont on travaille. Pour le moment, nous n’avons pas eu d’exécution de commission rogatoire sur les saisies et confiscations qui nous concernent à Dubaï, mais l’idée est d’huiler les circuits d’entraide, pour y arriver à terme”, développe-t-elle.Ces échanges réguliers entre les deux pays semblent doucement porter leurs fruits. “Certaines décisions récentes sont la conséquence directe de ces rencontres, avec un poids diplomatique et politique consistant à sensibiliser Dubaï sur l’importance de ces extraditions pour la France”, souligne Laure Beccuau. En décembre dernier, Ramzy A., un narcotrafiquant français réfugié à Dubaï et condamné par défaut en 2023 à cinq ans de prison et 100 000 euros d’amende était ainsi remis – avec son consentement – à la France par les autorités dubaïotes, par le biais d’une procédure d’extradition.Outre cette affaire, la procureure de Paris évoque “trois autres dossiers” concernant de “gros narcotrafiquants” pour lesquels un accord judiciaire d’extradition a récemment été obtenu. “Cela montre une certaine volonté de la part de Dubaï de coopérer davantage sur le sujet”, salue la magistrate. Afin de maintenir ce “partenariat renforcé” avec les EAU, une source à la chancellerie précise d’ailleurs “qu’une invitation” sera très prochainement envoyée aux ministres émiriens de l’Intérieur et de la Justice, afin d’organiser une réunion de travail à Paris en présence de Gérald Darmanin et de Bruno Retailleau sur le sujet.Plus de monopoleCette coopération inédite, largement médiatisée, est-elle suffisante pour inquiéter certains narcotrafiquants réfugiés de longue date dans l’EAU ? “Des signaux faibles nous permettent de le penser”, explique Laure Beccuau, qui indique “que 4 des 11 personnes” sous le coup d’un mandat d’arrêt émis par le parquet de Paris à Dubaï “auraient pu récemment prendre la fuite, se sachant recherchées”. “Dubaï n’a plus son caractère de monopole sur les destinations refuge envisagées par les criminels”, ajoute Eric Serfass, évoquant l’attrait de certains pays du Maghreb ou la Turquie pour les narcotrafiquants. Mais le procureur adjoint reste néanmoins “vigilant”, notamment au vu de “l’accueil généreux” toujours réservé aux éventuels investisseurs dans l’émirat.”Ils continuent à pouvoir investir leurs avoirs criminels sans être fiscalisés, sans être contrôlés, et sans prendre le risque d’être dénoncés”, souligne-t-il. Alors que les EAU ont été supprimés de la liste dite “grise” des juridictions soumises à une surveillance renforcée du Groupe d’action financière internationale (Gafi) en février 2024, notamment grâce à des “mesures substantielles pour améliorer les systèmes de sécurité en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme”, selon l’organisme, le magistrat ne cache pas son étonnement. “Nous pensons qu’il y a un décalage entre le retrait de cette liste et les éléments objectifs qui nous permettent d’observer que Dubaï n’agit pas encore complètement en conformité avec ce qu’on pourrait attendre d’une nation sur la question du blanchiment d’argent”, estime-t-il. En mai dernier, le rapport de la commission sénatoriale sur le narcotrafic rappelait que le service de sécurité intérieure (SSI) de l’ambassade de France aux EAU avait estimé les investissements immobiliers français relevant du blanchiment sur le territoire à “plus d’un demi-milliard d’euros”.
Source link : https://www.lexpress.fr/societe/a-dubai-bientot-la-fin-de-limpunite-pour-les-narcotrafiquants-francais-RMNDDULAFND4BKOZXAVKTJCQEA/
Author : Céline Delbecque
Publish date : 2025-03-25 07:00:00
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