Imaginons un instant qu’en 2005, ou même en 2015, un éditeur reçoive le manuscrit d’une histoire telle que celle-ci : en dépit d’innombrables démêlés avec la justice de son pays et de relations très suspectes avec Moscou, un promoteur immobilier américain au verbe haut et à l’équilibre fragile parvient à effacer tous les procès qui lui sont intentés et à fanatiser une partie de l’électorat par sa maîtrise de la communication, se fait élire une seconde fois président des États-Unis, installe à tous les leviers du pouvoir fédéral des entrepreneurs véreux et des animateurs mafieux, démantèle systématiquement les institutions américaines au mépris de toutes les règles constitutionnelles, traite les relations internationales comme des transactions immobilières et prétend annexer le Groenland et le Canada, pour enfin s’allier à une Russie prédatrice, en abrogeant quatre-vingts ans d’alliance transatlantique. Même dans la catégorie science-fiction, même écrit par Michel Houellebecq ou Amélie Nothomb, ce roman déjanté aurait eu bien peu de chances de voir le jour…Et pourtant, c’est bien à quoi la communauté internationale médusée assiste en ce début de 2025. Au-delà des indignations, des accusations et des flagellations médiatiques inévitables après un tel séisme, quelques considérations jusqu’ici négligées paraissent s’imposer : d’une part, il est certain que Donald Trump – qui aurait, selon son ancien ministre de la Défense James Mattis, “le comportement et l’entendement d’un gamin de dix ou onze ans” -, est parvenu à stupéfier Américains et Européens par un mélange totalement inédit de mensonges flagrants, de décisions brusquées et de menaces grossières ; mais une fois passés les premiers mois de sidération, il se heurtera fatalement dans son pays à l’institution judiciaire, au Congrès, à l’administration et à la presse – le tout rapidement amplifié par d’inévitables règlements de comptes au sein de son entourage.Par ailleurs, les déconvenues à venir de son rapprochement baroque avec l’ancien officier du KGB Vladimir Poutine, jointes à l’échec prévisible de sa tentative d’alliance russo – américaine contre la Chine, ne manqueront pas de créer confusion et résistance au sein de la CIA, du Pentagone et du département d’État – ce que l’amateurisme de leurs nouveaux responsables ne pourra qu’aggraver. Enfin, ses entreprises de flibusterie commerciale à l’international, avec leurs inévitables répercussions délétères aux États-Unis, créeront rapidement un fort mécontentement dans le pays, dont les effets se feront sentir lors des élections législatives à mi-mandat – et au-delà.Une joint-venture russo-américaine limitéeEn vertu de tout cela, il n’est pas déraisonnable de prévoir un nouveau revirement de la politique américaine à l’horizon 2029, avec le retour au pouvoir d’un président… “normal”. Mais dans l’intervalle, il faut escompter, pour l’Europe en général et pour l’Ukraine en particulier, une période de danger maximal s’étendant sur deux ans au minimum et quatre ans au maximum. D’autant qu’au cours de cette période, un retrait des forces américaines de l’Otan – ou du moins une paralysie effective de l’organisation – ne peut être exclu. S’il semble inévitable qu’une coopération économique russo-américaine renforce la Russie et lui permette de se réarmer puissamment pour ses nouvelles entreprises prédatrices en Europe, cette joint-venture contre nature restera sans doute limitée : les sociétés américaines et multinationales ayant besoin de visibilité à long terme et ne sachant pas ce que sera la politique des successeurs de Donald Trump – tout en ayant déjà connu en Russie la pratique mafieuse de prise en otage de citoyens américains pour faire chanter leur gouvernement -, ne s’aventureront sans doute que précautionneusement sur le marché russe. Leur réticence sera encore accentuée si l’Europe décide de fermer son marché aux entreprises américaines commerçant avec la Russie…Si les Européens ne doivent donc pas se laisser hypnotiser par les sinistres apparences du moment, il leur faut nécessairement tenir le plus grand compte de ce revirement sans précédent depuis 1945, et repenser entièrement l’organisation de leur défense comme de leur diplomatie – avant que Vladimir Poutine ne s’en prenne sérieusement à l’Europe une fois ses forces reconstituées. En premier lieu, compte tenu du fait que les États-Unis restent une démocratie, rien n’empêche les Européens d’y pratiquer un lobbying actif et d’alimenter en informations fiables l’opinion publique en général et les membres du Congrès “détrumpisés” en particulier – c’est mutatis mutandis ce qu’avaient fait les Britanniques entre 1940 et 1941. Après 75 ans de Voix de l’Amérique en Europe, on connaîtrait dès lors une Voix de l’Europe en Amérique – pour peu que cette Europe se mette à parler d’une seule voix. La Maison-Blanche pourrait également en bénéficier, par exemple si la Norvège et la Suède faisaient savoir discrètement à Donald Trump que son rêve de recevoir le prix Nobel de la paix serait fatalement compromis s’il devait trahir l’Ukraine et l’Europe au profit du dictateur russe.Pas d’accord sans l’EuropeEn second lieu, la dernière rencontre avortée entre Trump et Zelensky devrait servir au moins à faire comprendre aux Européens qu’une négociation laissant Zelensky seul pour négocier avec Poutine et Trump n’est plus concevable : aucun accord sérieux ne pourra être conclu sans l’Europe. Même et surtout après un éventuel cessez-le-feu, l’Europe devra poursuivre et développer son assistance à l’Ukraine, et quelles que soient les décisions prises au sujet de l’envoi de contingents terrestres, le minimum absolu sera la couverture totale de l’espace aérien ukrainien par des avions et des missiles sol-air européens. Enfin, même si l’Ukraine devait renoncer temporairement à une partie de son territoire, elle resterait en mesure d’entretenir la subversion dans les régions occupées – ainsi qu’elle l’a fait pendant près de quinze ans après la Seconde Guerre mondiale. La perspective d’avoir à affronter un tel mouvement, soutenu par une Europe unie et dans des régions déjà dévastées, n’aurait pour la Russie qu’un attrait limité.En troisième lieu, les foucades du président Trump ayant montré les dangers d’une dépendance aux fournitures d’armes américaines, une coopération inter-européenne renforcée sera nécessaire pour la rationalisation et la mise au point d’armes communes, sur le modèle du chasseur européen SCAF, du char de combat franco-italo-allemand MGCS, de l’avion de transport militaire A400M, et surtout de l’initiative ELSA de missile de haute précision à longue portée – avec en outre un accent particulier mis sur l’intelligence artificielle, la maîtrise des cyberattaques (et contre-attaques) et la production de drones et défenses anti-missiles – deux domaines dans lesquels les Ukrainiens ont désormais une expérience sans égale. Ceci se doublerait d’une étroite coopération en matière de production militaire avec des pays du Pacifique affectés à court terme par la défection américaine, comme l’Australie, le Japon, la Corée du sud et Taïwan. Pour l’Europe, le réarmement coûtera nécessairement très cher, mais c’est le prix de la survie ; les 270 milliards d’euros d’avoirs russes gelés devraient y être affectés en priorité, ce qui aurait l’avantage supplémentaire d’indiquer à Vladimir Poutine que les Européens ont fini par prendre l’affrontement assez au sérieux pour renoncer aux finasseries juridiques…Une structure plus souple que l’OtanEnfin et surtout, l’abandon probable de l’Europe par les Américains rendra nécessaire une nouvelle structure de défense suffisamment dissuasive vis-à-vis de la Russie. Cette dernière ne respectant que les nations possédant une force nucléaire, la réorganisation devra nécessairement se faire en conséquence. On peut compter sur les responsables politiques et militaires européens pour fournir une réponse adéquate au problème : il peut s’agir par exemple d’un ensemble de vingt pays couverts par un bloc réunissant la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Pologne, et garanti par les deux seules puissances nucléaires européennes, qui coordonnent déjà étroitement leur politique de développement et d’emploi de l’arme nucléaire depuis les accords de Lancaster House en 2010. Ces deux pays pourraient également remettre en production leurs missiles sol-sol mobiles préstratégiques (nucléaire tactique), comme le Hadès français et le WE 177 britannique, qui circuleraient discrètement aux environs immédiats de la Moldavie et des pays baltes – ce qui diminuerait l’appétit de Vladimir Poutine pour une conquête rapide de ces nations, après le possible retrait des bombes nucléaires américaines B61 actuellement stockées dans six pays de l’Otan.Trois différences avec l’Otan dans sa configuration actuelle : une structure souple permettant aux pays membres de quitter l’organisation – ou d’en être exclus – en cas d’accession au pouvoir d’une faction favorable à l’expansionnisme russe ; inversement, une structure permettant d’accueillir des pays comme la Hongrie ou la Slovaquie en cas de revirement politique dans un sens favorable à l’alliance, et des pays comme le Canada, qui pourraient d’ailleurs la rejoindre d’emblée. Deuxième différence : une cohésion et une réactivité accrues par rapport à une structure très lourde de 32 membres aux obligations et aux intérêts géopolitiques souvent divergents. Troisième différence : la discrétion ; les responsables de l’organisation à tous les niveaux éviteraient de s’épancher sur la place publique au sujet de leurs ressources, de leurs faiblesses, de leurs désaccords et de ce qu’ils feraient ou ne pourraient pas faire. A cet égard – et à cet égard seulement -, ils prendraient exemple sur leurs homologues russes…Tous ces projets ne manqueront pas de se heurter à d’innombrables objections, de la part des alliés comme des ennemis : on sait que l’inaction complète en soulève toujours moins – raison pour laquelle c’est l’option la plus souvent retenue…*François Kersaudy est historien et ancien professeur aux universités d’Oxford et de Paris I. Il est notamment l’auteur de De Gaulle et Roosevelt et Staline maître de guerre. Son dernier ouvrage : Dix faces cachées du communisme (Perrin)
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Publish date : 2025-03-05 07:00:00
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