Au cinéma, un jeu de caméra bien connu permet d’allonger l’arrière-plan des images, sans aucun trucage. Le réalisateur resserre la focale en même temps qu’il recule, ce qui a pour conséquence d’étirer les décors sans que rien d’autre ne change à l’écran. Le procédé appelé “effet Vertigo”, en référence au long métrage d’Alfred Hitchcock qui l’a popularisé en 1958, donne une très angoissante impression de surplace.La recherche française semble souffrir d’une même illusion d’optique. On dirait qu’elle avance, elle accélère même, c’est un fait indéniable, mais en réalité, elle recule sur la scène internationale. Si le nombre de publications scientifiques françaises n’a jamais été aussi important que jusqu’à présent, la France ne cesse pourtant de perdre des places parmi les nations les plus productrices. Comme prise dans l’un des fameux couloirs sans fin d’Hollywood.En 2018, l’Hexagone, pays de science s’il en est, comptait parmi les six pays les plus importants en la matière. Il ne se positionne désormais qu’à la 13e position, soit un recul de sept places, en quelques années seulement. Un phénomène qualifié “d’érosion”, par les auteurs de ce classement, les scientifiques de l’Observatoire des sciences et techniques (OST), instance publique qui produit chaque année un rapport sur la question.L’irruption de la Chine, de l’Inde et du BrésilUne fuite en avant, qui s’explique d’abord par l’arrivée des pays émergents sur le marché de la production des savoirs. “En se développant, la Chine, bien plus peuplée, mais aussi l’Inde, le Brésil ou dans une moindre mesure l’Iran ont progressivement investi dans la recherche, ce qui a conduit à une augmentation des articles venant de cette partie du monde”, indique Frédérique Sachwald, directrice de l’OST, interrogée à l’occasion de la parution de la dernière édition, mi-février.Que les Français se rassurent : longtemps premiers, les Etats-Unis ont ainsi vu leur hégémonie fondre d’année en année, à cause de ces effets mécaniques. En 2018, ils sont mêmes passés derrière la Chine, leur grande rivale. Le pays, dont l’innovation technologique est au cœur de la croissance, est particulièrement proactif en la matière. Désormais, environ 25 % des contributions scientifiques produites dans le monde proviennent de Chine. Les Etats-Unis contribuent encore à 15 %, mais la France, elle, est tombée à environ 2 %Reste que le contexte mondial n’explique pas tout. La France a bien perdu de sa superbe, aucun trucage là-dedans. Des nations, à la taille et aux ressources comparables, s’en sortent mieux qu’elle face à ces reconfigurations. Des pays comme l’Italie, la Corée du Sud, l’Espagne, l’Australie, et le Canada lui sont passés devant ces dernières années. “La France se tasse d’années en années. C’est une dynamique dont il faut se préoccuper”, souligne Frédérique Sachwald.Davantage de science, meilleure science ?Davantage de production ne veut pas forcément dire davantage d’impact, ou une recherche de meilleure qualité. “De nombreux pays, comme l’Espagne, l’Italie, ou la Pologne ont mis en place des incitations à partir des années 2000. Les publications “faciles”, placées dans des revues peu regardantes, ont flambé, mais l’apport scientifique est resté relativement le même”, nuance Paolo Crosetto, économiste à l’Inrae, spécialiste du domaine.L’Allemagne, 5e, n’a pas mis en place ce genre de politique du chiffre. Elle n’a pourtant perdu qu’une place dans le cortège des nations. Le Royaume-Uni résiste lui aussi. Il ne cède qu’une position, et finit 3e, alors qu’il paie encore les conséquences de sa sortie de l’Union européenne en matière de coopération scientifique et d’attractivité. Si l’on ne retient que la science la plus influente, celle publiée dans les revues les 10 % les plus citées, le constat est meilleur, mais reste peu réjouissant. La France termine 8e, elle a rétrocédé trois places depuis 2005. L’Allemagne ne bouge pas du 4e rang.Les analyses chiffrées ont l’inconvénient de ne livrer que des observations partielles. La science est une industrie complexe, elle ne se résume pas à quelques indicateurs agrégés. Mais les spécialistes avancent tout de même des pistes d’explications pour interpréter ces résultats décevants. La France, puissance économique moins influente qu’autrefois, semble aussi pâtir de sa tradition scientifique de langue française, même si désormais la grande majorité de ses travaux sont publiés en anglais. “La France a un fonctionnement scientifique encore un peu plus insulaire que certains concurrents en Europe, ce qui réduit son influence et son attractivité”, détaille Paolo Crosetto.Bureaucratie et sous-investissementEn cause également : d’importantes difficultés organisationnelles. Les scientifiques sur le territoire n’ont de cesse de le répéter, il est parfois difficile de faire de la recherche en France, tant les démarches sont chronophages, et les institutions à saisir, nombreuses. En face d’eux, l’administration est souvent soupçonneuse ou débordée, de nombreux rapports – dont le rapport Gillet publié en 2023 – l’attestent.Aussi, la France investit parfois moins. “Les dépenses de recherche et développements des administrations publiques sont autour de 0,9 % du PIB en Allemagne contre 0,8 % en France”, indique Frédérique Sachwald. Là encore, l’explication ne dit pas tout : le Royaume-Uni a une dépense relativement faible comparée à ses performances, et se situe pourtant parmi les meilleurs au monde à tous les plans.Ces résultats ne devraient pas ravir le gouvernement, enclin à se montrer à l’œuvre sur cette thématique. Durant ses deux quinquennats, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de promettre une recherche plus attractive et efficiente, soutenant fortement l’innovation. Si certains indicateurs sont tout de même au vert – les universités progressent dans les classements, et la France surperforme dans certains domaines comme les mathématiques ou la physique quantique -, le grand boom annoncé n’a donc pas eu lieu.Le Brexit, cet acte manquéLa faute, en partie, à une opportunité manquée : en quittant l’Union européenne, le Royaume-Uni a temporairement laissé un important espace aux autres pays européens. La France aurait pu en profiter, pour obtenir plus de financements de l’Union européenne. Ce qui a été fait en partie, mais là encore, l’Allemagne en a le plus profité, selon le rapport de l’OST. Le ministère de la Recherche s’en est lui-même attristé, dans un rapport publié mi-janvier, portant sur un des programmes-cadres, appelé Horizon Europe.Si la France est le deuxième bénéficiaire, “le volume des dépôts de propositions et de dépôts en coordination plus particulièrement restent insuffisants, limitant son potentiel”, souligne le ministère. Comprendre : les scientifiques tricolores passent relativement bien la sélection, mais renoncent souvent à se présenter. “Les chercheurs français peuvent penser à tort ne pas avoir le niveau, ou préférer se tourner vers des financements nationaux, moins prestigieux, mais moins exigeants”, décrypte Frédérique Sachwald.Résultat, si l’on compte les bourses de l’European Research Council, les plus sélectives, la France totalise en 2022 seulement 1 400 projets obtenus, contre 2 100 pour l’Allemagne, soit un tiers de plus. Nos voisins ont décroché en moyenne 28 % de crédits supplémentaires qu’en 2018, contre seulement 8 % en France. Les spécialistes s’accordent à dire qu’il n’y a pas de mesures miracles. La science demande parfois de perdre du temps, de rater, avant de porter ses fruits. Reste que selon eux, la France pourrait en faire plus, notamment pour attirer les cerveaux, nerf de la compétition scientifique.Il y a ici une autre explication possible aux mauvais résultats français : une grande partie des “talents” hexagonaux officient depuis l’étranger. Leurs exploits ne sont donc pas comptabilisés comme étant de la science française, quand bien même ils font avancer la connaissance mondiale. Les faire revenir, ce qu’a commencé à faire le gouvernement français avec le programme de relance France 2023, pourrait changer la donne.Le grand démantèlement de la science aux Etats-Unis, au Brésil ou en Argentine, entrepris par l’extrême droite et des gouvernements populistes, devrait aider l’exécutif dans ses appels du pied. Grand pays d’accueil après la Seconde Guerre mondiale, la politique de censure des Etats-Unis pourrait pousser une partie des savants à l’exode. De nombreux scientifiques ont saisi les institutions françaises, pour préparer le terrain. Encore faudrait-il qu’ils obtiennent des financements suffisamment ambitieux : les gouvernements d’après la dissolution ont tous voulu couper dans les dépenses scientifiques. Ils ont pour l’instant changé d’avis.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/recherche-scientifique-pourquoi-la-france-degringole-dans-les-classements-internationaux-BLTLSUWNHNGIJHHBM4NQWQ6SVI/
Author : Antoine Beau
Publish date : 2025-02-28 05:00:00
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