L’Express

Connaissez-vous le plus ancien concours de poésie d’Europe ?

Buste de Frédéric Mistral (1830-1914), poète provençal et écrivain occitan, au musée de Provence, à Arles.




C’est un anniversaire exceptionnel passé quasiment sous silence par la presse nationale. Et pourtant… Voilà sept cents ans était créé à Toulouse le plus ancien concours de littérature d’Occident. Aux manettes, sept bourgeois regroupés au sein du Consistòri del Gai saber, autrement dit le « Consistoire du gai savoir » (cette dernière expression étant synonyme de poésie). Leur objectif affiché : redonner son lustre à la langue d’oc, qui connaît en ce début de XIVe siècle un réel déclin.VOUS SOUHAITEZ RECEVOIR CHAQUE SEMAINE CETTE LETTRE D’INFORMATION ? >> Cliquez iciL’Histoire, la grande, commence en effet à faire son œuvre. Quelques décennies auparavant, la fameuse croisade contre les Albigeois s’est soldée par le triomphe du roi de France, allié au pape. Philippe Auguste a profité de sa victoire à la bataille de Muret, en 1213, pour récupérer les riches terres du comte de Toulouse. Rapidement, dans le bien nommé Languedoc, les cours qui faisaient vivre les troubadours s’étiolent. Avec ce concours de poésie, c’est à cette tendance qu’ils pressentent fatale pour leur culture que nos sept bourgeois entendent s’opposer. Et pour bien le signifier, c’est en oc – et non en latin – qu’ils lancent leur appel au concours. Le 3 mai 1324, c’est le grand jour : devant une foule nombreuse, une violette d’or, la fleur fétiche de Toulouse (1), est remise au tout premier lauréat, Arnaud Vidal.Quelque temps plus tard, en 1356, le Consistòri demande à un avocat toulousain, Guilhem Molinier, de rédiger un traité d’art poétique et de rhétorique, intitulé Las Leys d’amor (littéralement « les lois d’amour », autrement dit les lois de la langue). Ce système de codification, tout à fait novateur pour l’époque, offre au jury des critères prosodiques et linguistiques lui permettant de hiérarchiser les oeuvres qui lui sont présentées. De là à y voir un équivalent de l’Académie française, créée trois siècles plus tard à Paris ? Ce serait aller vite en besogne. Certes, ce traité contribue à définir une forme de « bon usage », mais il ne débouche ni sur la création d’un dictionnaire ni sur une normalisation de la langue d’oc, seulement de sa traduction poétique.En raison des guerres de religion et des épidémies, le concours est suspendu à diverses reprises au cours des XVIe et XVIIe siècles. Mais, de toute manière, il a perdu de son éclat. Il arrive que les trois journées pendant lesquels il se déroule soient davantage consacrées à banqueter qu’à taquiner les muses. Aussi, en 1694, Louis XIV reprend-il les choses en main. Nouveaux membres, nouveaux statuts, nouveau nom : voici « L’Académie des Jeux floraux ».Désormais, le français est seul à l’honneur. « La langue d’oc n’a pourtant pas été formellement exclue par les statuts, mais, dans les faits, seules des œuvres en français ont été adressées au jury », précise Philippe Dazet-Brun, l’actuel secrétaire perpétuel de l’Académie, codirecteur d’un livre sur l’incroyable histoire de ce concours (2). L’explication ? En cette fin de XVIIe siècle, le français a conquis la plupart des statuts autrefois dévolus au latin : langue d’enseignement, langue de littérature, langue d’administration et même, en raison de la Réforme protestante, langue du sacré. Les poètes en tirent d’eux-mêmes les conséquences, d’autant que le mouvement était amorcé depuis le XVIe siècle. Ainsi s’explique la présence parmi les lauréats de Ronsard et, plus tard, du jeune Victor Hugo. Ainsi s’explique aussi celles de Chateaubriand, de Voltaire ou, plus récemment, de Léopold Sédar Senghor parmi les « académiciens » (les lointains successeurs des sept pionniers).Il faudra attendre la fin du XIXe pour que l’occitan y retrouve une place – au côté du français. Un retour que l’on doit en particulier à l’influence du Provençal Frédéric Mistral – futur Prix Nobel de littérature – mais aussi à Jean Jaurès, élu de Toulouse et occitanophone lui-même. Ce qui permettra au jury d’honorer de grands poètes en oc dont Mistral lui-même ou encore Bernard Manciet.Et aujourd’hui ? Non seulement l’Académie a le mérite de toujours exister, mais elle se renouvelle. « Nous encourageons la jeunesse à se tourner vers la poésie, notamment en intervenant dans les écoles, indique Philippe Dazet-Brun. Nous ouvrons aussi l’Académie vers la francophonie. Et bien sûr, nous restons fidèles à notre histoire en mettant en avant non seulement le français, mais aussi l’occitan. » Car cette langue compte toujours en 2024 de nombreux poètes et poétesses, parmi lesquels on peut citer Franc Bardou, Eric Fraj, Paulina Kamakine, Aurélia Lassaque, Marilis Orionaa (3)… Sachez enfin que figure aussi au palmarès de la vénérable institution un certain François Fabre de Carcassonne. Ce nom ne vous dit rien ? C’est normal. En revanche, si je vous précise que l’intéressé a reçu pour récompense non une violette, mais une églantine, vous devinerez sans doute de qui il s’agit. C’est en effet avec son surnom que l’auteur de la chanson « Il pleut, il pleut, bergère » et du calendrier républicain (nivôse, ventôse, pluviôse…) accéda à la notoriété. Une gloire qui n’empêcha pas le poète, engagé en politique au côté de Danton, de mourir guillotiné le 5 avril 1794. Preuve qu’à Toulouse comme à Rome, la roche tarpéienne peut être proche du Capitole…RETROUVEZ DES VIDÉOS CONSACRÉES AU FRANÇAIS ET AUX LANGUES DE FRANCE SUR ma chaîne YouTube(1) Le choix d’une fleur fait référence aux Jeux floraux, les fêtes célébrées à Rome en l’honneur de la déesse Flore.(2) Académie des Jeux floraux – 700 ans de poésie, sous la direction de Philippe Dazet-Brun, Amandine de Pérignon et Marie-Pierre Rey, Editions Cairn. On peut également visiter l’exposition Troubadours, langue d’oc et jeux floraux, qui se tient à la bibliothèque d’étude et du patrimoine jusqu’au 13 juillet.(3) Pardon à tous ceux que, faute de place, je n’ai pas ici la place de citer.À LIRE AILLEURSPhilippe Claudel nouveau président de l’Académie GoncourtL’écrivain Philippe Claudel a été choisi pour présider le jury du principal prix littéraire français. L’auteur des Ames grises, 62 ans, a obtenu cinq voix contre quatre pour Pierre Assouline. Il succède à Didier Decoin, 79 ans, qui occupait ce poste depuis quatre ans.Henri Gougaud est mortC’est un lointain héritier des troubadours qui vient de nous quitter. Parolier de Juliette Greco et Serge Reggiani, Henri Gougaud s’est également fait dans ses romans le héraut de l’histoire du catharisme et de la culture occitane. Il s’est éteint le 6 mai à l’âge de 88 ans.Mobilisation contre la suppression de La Librairie francophone sur France InterDe nombreuses personnalités du monde littéraire, dont Jean-Marie Le Clézio, Marie Ndiaye, Sorj Chalandon ou encore Jean‑Christophe Rufin, se mobilisent contre la suppression de La Librairie francophone, laquelle vient d’être annoncée par France Inter. La direction promet toutefois qu’une nouvelle émission sur la littérature francophone sera à l’antenne dès la rentrée.Les nouveaux mots du Robert et du Larousse« Climaticide », « cécifoot », « surtourisme », « écogeste », « trottinettiste », « masculinisme »… Comme chaque année, 150 nouveaux mots font leur entrée dans le Robert et le Larousse. Avec d’inévitables différences de choix. Ainsi, le Robert accepte « tiktokeur » (personne qui publie des vidéos sur TikTok) tandis que le Larousse préfère rester prudent et vérifier le caractère durable de ce néologisme. De même, ce dernier n’admet toujours pas « iel », présent chez son concurrent pour la troisième année consécutive.Est-on obligé de parler en français de shrinkflation ?Non, répond de manière argumentée Christian Tremblay, de l’Observatoire européen du plurilinguisme, dans un article fouillé consacré à la profusion des anglicismes. Ce néologisme, qui désigne un procédé consistant à baisser les quantités tout en maintenant le prix affiché, est sans doute adapté aux anglophones, note-t-il, mais il est douteux qu’il soit très explicite pour un francophone. Aussi suggère-t-il de privilégier d’autres termes, plus transparents, comme « quantiflation », « quantireducflation » ou « réducflation ». Et d’observer les suggestions créées dans les autres pays de l’espace francophone.« Parce qu’il n’y a pas de sous-hommes, il n’y a pas de sous-langues »Telle est l’une des convictions de l’artiste Claude Sicre (Fabulous Trobadors, notamment), qui organise ce 26 mai place Saint-Sernin à Toulouse son traditionnel « Forom des langues du monde », dédié à la diversité culturelle. Un événement qui s’intéressera notamment aux langues de France, mais aussi à la langue française et aux langues anciennes.Un colloque international sur les droits linguistiques des minoritésLa 18e conférence de l’Académie internationale de droit linguistique se tiendra du 3 au 5 juin 2024 à la faculté de droit du campus de l’université de Sherbrooke (Canada). Elle aura pour thème « Droit, langues, peuples autochtones, minorités, majorités fragiles et gouvernance ».Connaissez-vous l’Eurovision des langues minoritaires ?Non ? Raison de plus pour suivre l’édition 2024 qui aura lieu le 22 novembre à Bastia et sera retransmise sur France 3 Corse ViaStella. 13 artistes, s’exprimant dans l’une des langues minoritaires d’Europe, y participeront. Les candidatures sont à déposer avant le 1er juillet.Un Monopoly en occitanDes lycéens d’Aurillac viennent d’élaborer une version du célèbre jeu de société en occitan. 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C’est à ces questions – et à quelques autres – que s’intéresse l’émission de France Inter Grand bien nous fasse.À REGARDERCes noms de villes aux origines gauloisesParis, Le Mans, Nantes, Amiens, Reims… De nombreux toponymes ont pour origine des mots gaulois, sans que nous ayons toujours conscience. Dans cette vidéo très pédagogique, Jacques Lacroix, auteur de Le Grand héritage des Gaulois (Editions Yoran Embanner), en déchiffre quelques-uns. Et explique notamment pourquoi la plupart d’entre eux se terminent par un -s…RÉAGISSEZ, DÉBATTEZ ET TROUVEZ PLUS D’INFOS SUR LES LANGUES DE FRANCE SUR la page Facebook dédiée à cette lettre d’information.



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Author : Michel Feltin-Palas

Publish date : 2024-05-21 06:30:00

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