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Interdire le tabac ou légaliser le cannabis : à quand une approche rationnelle ? Par Franck Ramus

70 kg de cannabis ont été découverts chez la maire d'Avallon dans l'Yonne, Jamilah Habsaoui, lors de perquisitions réalisées dans le cadre d'une opération judiciaire




L’Allemagne et le Royaume-Uni viennent de nous donner l’exemple de deux politiques diamétralement opposées concernant la régulation de l’usage de drogues. La première vient de légaliser la consommation de cannabis, alors que le second, après avoir interdit le protoxyde d’azote (gaz hilarant), envisage d’interdire le tabac à toutes les personnes nées à partir de 2009. Et vous, de quel côté penchez-vous ?Ce qui fait défaut à ces deux pays et à tous les autres, c’est une approche rationnelle de la régulation des drogues. Nous savons tous qu’elles peuvent causer des dommages, à la fois sur la santé de leurs usagers et, par l’impact qu’elles ont sur leur comportement (conduite en état d’ivresse, violence), sur le reste de la société. Mais nous savons tous aussi que toutes les substances n’ont pas le même niveau de dangerosité, et qu’il serait sans doute illusoire, voire excessivement liberticide et peut-être même contre-productif, de les interdire toutes.Les « champignons magiques », moins dangereux que l’alcoolUne politique rationnelle supposerait donc tout d’abord d’évaluer rigoureusement les dommages causés par les différentes drogues et de les classer ainsi sur une échelle de la plus à la moins nuisible, puis d’ajuster la régulation des substances en fonction de leur position sur cette échelle. Selon que l’on accorde plus de priorité à la santé publique ou à la liberté individuelle, selon que l’on penche plus vers le paternalisme ou vers le libéralisme, chacun aura son propre avis sur les mesures à associer à chaque niveau de dangerosité, et cela serait l’occasion d’un débat démocratique intéressant. Mais tout le monde devrait pouvoir s’accorder sur le fait qu’une bonne politique devrait être cohérente avec la position de chaque drogue sur l’échelle de dangerosité.Il se trouve que des évaluations rigoureuses des dommages causés par les drogues existent déjà. Elles ont été menées par des panels d’experts de toutes disciplines et spécialités médicales au Royaume-Uni en 2010, au niveau européen en 2015, en Australie en 2019 et en Nouvelle-Zélande en 2023. Prenant en compte l’ensemble des dégâts physiques, psychologiques et sociaux causés par les drogues à la fois aux usagers et aux autres personnes, elles ont donné des résultats très concordants dans les grandes lignes.En particulier, elles s’accordent sur les points suivants : le produit qui cause le plus de dommages toutes catégories confondues est l’alcool. Le tabac cause également des dégâts importants, plus importants que le cannabis par exemple. Et de nombreuses substances actuellement illégales dans la plupart des pays, notamment le cannabis, le LSD, ou encore l’ecstasy, causent des dommages bien moins importants que les produits légaux que sont l’alcool et le tabac.Résultats de l’étude européenne d’évaluation des dommages causés par les drogues aux usagers et à la société.
En noir : dégâts aux autres (violence, accident).
En gris : dégâts aux utilisateurs.
Les drogues, de gauche à droite : alcool, héroïne, crack, cocaïne, méthamphétamine, tabac, amphétamine, cannabis, GHB, méthadone, kétamine, benzodiazépines, mephérone, butane, ecstasy, khat, stéroïdes anabolisants, LSD, buprenorphine et « champignons magiques ».Notons qu’un tel classement ne dicte pas une politique unique. Par exemple, il ne permet pas totalement d’anticiper ce qui se passerait si la règlementation sur les drogues changeait. En effet, alors que l’évaluation des dommages causés aux usagers est évaluée à l’échelle de l’individu, l’évaluation des dégâts causés aux autres dépend de la prévalence d’usage de chaque substance, et serait donc susceptible d’être révisée à la hausse ou à la baisse en cas de changement de prévalence. Par ailleurs, les caractéristiques propres de chaque produit (par exemple les injections intraveineuses) peuvent suggérer des mesures (comme la distribution de seringues à usage unique pour limiter la transmission d’infections) qui ne se déduisent pas de la seule position dans le classement.Plus généralement, les politiques de régulation sont susceptibles de faire varier à la fois l’usage et la dangerosité de chaque produit, et donc l’évaluation des dommages devrait s’efforcer d’être dynamique et d’anticiper les effets des politiques envisagées. Néanmoins, ces évaluations montrent de manière évidente à quel point nos politiques sont incohérentes, dans le sens où les régulations en place ne sont pas du tout proportionnées à la dangerosité des substances.L’alcool, une exception culturelle ? « Un point de vue chauvin »L’acceptation de l’alcool et du tabac et la prohibition des autres substances dans notre société sont de toute évidence un héritage historique : les deux premiers sont utilisés en Europe depuis très longtemps, alors que les autres produits sont apparus plus récemment. Au niveau individuel, les raisonnements que nous tenons sur les drogues visent surtout à justifier nos propres comportements : nous avons tendance à considérer comme acceptables – voire comme n’étant pas des drogues – celles qui nous sont familières et que nous consommons, quand bien même nous connaissons les risques associés, parce que nous les connaissons et nous en apprécions les bénéfices. Nous sommes plus prompts à condamner les produits que nous ne consommons pas, puisque nous en voyons les dommages sans en retirer les bénéfices.Certains défendront une exception concernant l’alcool en vantant la contribution du vin à la culture et à la gastronomie française. Mais on ne peut nier que c’est un point de vue chauvin. Chacun voit la culture à sa porte. D’autres sont en droit d’être plus sensibles à l’héritage culturel du tabac, du cannabis ou de la coca. On peut aussi considérer que l’agrément que procure une drogue peut s’apprécier pour ce qu’il est, sans chercher un alibi culturel. Qui suis-je pour imposer aux autres de n’avoir droit qu’aux seules substances que je trouve bonnes selon mes critères subjectifs ? Si l’on se réclame de la culture, alors n’imposons pas nos préférences culturelles aux autres. Si l’on se réclame de la santé publique, alors soyons cohérents avec l’échelle des dommages.Si, comme le gouvernement britannique, vous êtes favorable à l’interdiction du tabac, alors pour être plus cohérent que ce gouvernement, vous devriez aussi être favorable à l’interdiction de l’alcool. Si en revanche vous êtes contre l’interdiction de l’alcool, alors pour être cohérent vous devriez aussi être contre l’interdiction des drogues moins dangereuses que l’alcool.En revanche, légaliser des drogues ne doit pas faire renoncer aux autres moyens permettant de diminuer autant que possible leur consommation, et ce de manière proportionnée aux dommages qu’elles infligent. De ce point de vue, plutôt que de préjuger que la consommation et la dangerosité des drogues baissent d’autant plus que la répression est sévère, une politique cohérente devra également prendre en compte les résultats des recherches évaluant rigoureusement les effets de différentes politiques à la fois sur l’usage des drogues et sur leur dangerosité.



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Author : Franck Ramus

Publish date : 2024-05-09 18:00:00

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