L’Express

Dolkun Isa : « La Chine représente une menace concrète pour les démocraties occidentales »

President of the World Uyghur Congress and Uyghur activist Dolkun Isa poses during an interview with AFP on January 22, 2024, on the eve of the review of China's rights record by the United Nations Human Rights Council in Geneva. A civil liberties crackdown, repression in Xinjiang and Hong Kong's draconian national security law are among concerns expected to be raised during a UN review of China's rights record. (Photo by Fabrice COFFRINI / AFP)




Dolkun Isa, qui militait en tant qu’étudiant pour les droits des Ouïghours, a dû quitter la Chine en 1994, il y a maintenant 30 ans. Il n’a jamais revu sa famille. Peu après avoir fui la Chine, il s’est réfugié en Allemagne, où il a fondé le Congrès mondial ouïghour, dont il est le président. Mais durant ces trois décennies, « il ne s’est jamais senti en sécurité », confie-t-il à L’Express, qui l’a rencontré à Paris. Pékin a en effet utilisé Interpol pour émettre une notice rouge contre lui, l’accusant d’être un « terroriste ».En dépit de l’absence de preuve, il sera stigmatisé par cette notice pendant 21 ans. Durant cette période, il fut arrêté à de nombreuses reprises, y compris dans des pays démocratiques, et risqua parfois d’être extradé vers la Chine, où il aurait connu un sort terrible : emprisonné dans un lieu inconnu, et probablement torturé.Dans son ouvrage, Le Piège chinois (Ed. Flammarion), Dolkun Isa, 55 ans, raconte comment la Chine cherche à étouffer les voix de la minorité musulmane ouïghoure, sur son territoire (où cette communauté représente environ 12 millions de personnes), et en particulier dans le Xinjiang (au nord-ouest du pays) au moyen d’une implacable répression ; mais aussi en dehors, en faisant pression sur des gouvernements et des instances internationales comme l’ONU. Aujourd’hui encore, il ne peut pas entrer sur le territoire de nombre de pays.Selon des enquêtes occidentales fondées sur des témoignages et des études de documents officiels, plus d’un million de musulmans ont été envoyés dans des camps de rééducation au Xinjiang depuis 2017, où ils ont subi de véritables lavages de cerveau et des sévices physiques. L’ONU a conclu l’an dernier à de possibles « crimes contre l’Humanité » perpétrés par la Chine dans cette région, où se poursuivent les politiques de stérilisation des femmes et le travail forcé. Et fait état de « preuves crédibles » de tortures et de violences sexuelles à l’égard de la minorité ouïghoure.Dolkun Isa a appris récemment que sa mère était morte dans un camp d’internement au Xinjiang, et que ses frères étaient condamnés à des peines de prison. Personne ne l’avait non plus averti du décès de son père. La police n’a cessé de harceler sa famille et de la couper du reste de la communauté. Mais le régime communiste a aussi tout fait pour le faire taire. « La Chine a beaucoup d’influence en dehors de ses frontières, même en Occident », observe-t-il. Entretien.L’Express : Vous avez dû fuir la Chine en 1994, face aux menaces du régime communiste, après avoir milité pour la cause ouïghoure. Votre vie a-t-elle été plus simple à l’étranger ?Dolkun Isa : Cela fait 30 ans que j’ai quitté mon pays ; et durant ces 30 ans, je ne me suis jamais senti en sécurité, et j’ai dû faire face à d’énormes contraintes.En dépit de mon statut de réfugié, je me suis retrouvé en situation difficile dans de nombreux pays, dont certains m’ont menacé d’extradition vers la Chine – où je risquerais le pire. Et même lorsque j’ai obtenu la citoyenneté allemande, j’ai souvent été arrêté, y compris dans des pays démocratiques.Les gens pensent souvent que parce qu’on vit à l’extérieur de la Chine, on est en sécurité. Mais ce n’est pas le cas. La Chine a beaucoup d’influence en dehors de ses frontières, même en Occident. C’est notamment pour dénoncer cela que j’ai voulu écrire ce livre.Lorsque les premiers cas d’internement par le gouvernement chinois de musulmans dans des camps de concentration au Turkestan oriental [le Xinjiang, NDLR] ont été connus, en 2017, la communauté internationale a découvert le vrai visage de la Chine, son agressivité, mais aussi l’influence qu’elle avait auprès de l’ONU, d’Interpol [l’Organisation internationale de police criminelle] et d’autres organes internationaux. Elle représente une menace concrète pour les démocraties occidentales. Je me suis servi de ma propre histoire pour démontrer cela.Vous avez été qualifié de « terroriste » par la Chine, qui a ensuite usé de son influence pour que vous fassiez l’objet d’une « notice rouge » d’Interpol [un mandat d’arrêt international]. Pourquoi êtes-vous devenu la bête noire de Pékin ?Dans les années 1980 quand j’étais étudiant à l’université, dans ma région natale, j’ai milité pour lutter contre les politiques discriminatoires envers le peuple ouïghour.En 1994, j’ai dû quitter la Chine pour la Turquie, puis je me suis installé en Allemagne. Là, j’ai cofondé le Congrès mondial ouïghour. Je pense qu’à ce moment-là, la Chine s’est dit qu’il fallait donner un coup d’arrêt à des individus comme moi dès le début, car elle prévoyait que nous pourrions représenter un danger à l’avenir.Vous avez alors découvert la pression que la Chine pouvait exercer sur divers pays démocratiques, comme les Etats-Unis ou la Corée du Sud…J’ai été visé par une notice rouge d’Interpol en 1997 – je ne l’ai appris qu’en 1999. Puis en 2001, j’ai été placé par la Chine sur une liste de terroristes. Pékin a profité de la lutte globale contre le terrorisme, après le 11 septembre 2001, pour me qualifier de la sorte.Dans votre livre, vous expliquez comment cette pression chinoise s’exerce au sein même de l’ONU…Ces dernières décennies,j’ai été expulsé de l’ONU à plusieurs reprises. La Chine avait averti les services de sécurité pour que je sois conduit hors de l’enceinte de cette organisation.Heureusement, depuis quelques années [et la reconnaissance de la répression des Ouïghours au Xinjiang], nombre de pays occidentaux ne croient plus la Chine et soutiennent notre cause.Au début, même les pays démocratiques subissaient cette pression. Avant 2017, j’ai été expulsé des États-Unis, de Suisse, d’Italie, de Corée du Sud… Mais depuis que la cause ouïghoure a réussi à mobiliser l’attention du monde entier, à partir de 2018, et que je ne suis plus visé, depuis cette même année, par une notice rouge d’Interpol, ces pays démocratiques occidentaux ont changé de position.Cependant, d’autres Etats, proches de la Chine sur le plan économique et diplomatique, continuent à la soutenir. La pression chinoise reste très forte sur des pays du Sud global. Je suis par exemple toujours banni dans les pays musulmans, en Inde, ou en Turquie. Et en Asie centrale, il y a certains pays où je ne peux pas entrer pour des raisons de sécurité. Si je me rends au Kazakhstan ou au Kirghizistan, je serai extradé directement vers la Chine.Comment expliquez-vous, alors que vous n’êtes plus sur la liste d’Interpol, que ces pays menacent de vous arrêter et de vous extrader vers la Chine ?La raison principale, c’est que même si mon nom a été effacé de cette liste, la Chine me qualifie toujours de « séparatiste terroriste ». Et même si les pays occidentaux ne croient plus à ces mensonges, d’autres pays les acceptent. Le risque est très élevé pour moi, en raison des traités d’extradition qui existent entre la Chine et ces pays.Ces Etats n’ont que leurs intérêts économiques en tête. Il est très difficile de discuter avec eux, parce que beaucoup ne sont pas des démocraties respectant l’Etat de droit, mais des régimes autoritaires, comparables à la Chine.Cette situation ne concerne pas que moi. Des Ouïghours, qui ne sont pas des militants, mais des citoyens ordinaires, et qui se sont réfugiés dans des pays comme le Cambodge, la Thaïlande, le Pakistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan ou la Malaisie se sont fait extrader vers la Chine, simplement parce qu’ils étaient des Ouïghours.L’opinion mondiale a intégré l’existence de camps d’internements au Xinjiang à partir de 2018. Qu’est ce qui a été le plus déterminant dans cette prise de conscience ?Alors que les internements dans les camps avaient déjà débuté en 2016, il n’y a pas eu vraiment d’attention mondiale sur cet enjeu avant août 2018.La Chine a d’abord coupé l’accès à l’Internet dans la région. Lorsque nous avons perdu le contact avec les membres de nos familles, nous avons commencé à soulever cette question auprès des institutions internationales, fin 2016, début 2017. Mais personne ne nous croyait.En 2017, la plupart des Ouïghours de la diaspora avaient complètement perdu leur contact avec leur famille. Et ils entendaient des informations comme quoi ces proches avaient disparu et étaient détenus dans des camps.Les premiers articles sont sortis à l’été 2017, dans Radio Free Asia (RFA) [une station de radio privée financée par le Congrès des États-Unis]. Nous avons plaidé notre cause auprès de plusieurs gouvernements, mais personne ne nous croyait.En février 2018, je me suis rendu à Washington, où j’ai rencontré des membres de la Commission des affaires étrangères du Sénat américain. Lorsque nous avons mentionné qu’il y avait au moins 800 000 détenus dans ces camps selon Radio Free Asia, ils ne nous ont pas crus. Selon eux, nous exagérions : ils ont estimé que nous n’avions ni source fiable, ni preuves.Cette rencontre a été un véritable choc. Nous avons alors décidé, de façon coordonnée et efficace, de tout faire pour éveiller la conscience internationale.L’une de nos premières décisions a été de mener une campagne sur les réseaux sociaux pour inciter tous les Ouïghours de la diaspora ayant perdu le contact avec leur famille, ou dont des proches avaient été envoyés dans ces camps, à nous envoyer leurs témoignages et à témoigner devant différentes instances.Le 18 avril 2018, après avoir réussi à identifier 700 noms de personnes qui avaient disparu, nous avons organisé une grande manifestation à Bruxelles, réunissant des Ouïghours vivant au Canada, aux Etats-Unis, en Australie, ou en Europe.C’était une des premières fois que les journalistes pouvaient accéder directement aux familles des victimes, à qui nous avions demandé de venir avec des photos, et de livrer des témoignages personnels.Et après cela, des chercheurs comme l’allemand Adrien Zenz et des ONG ont commencé à publier des recherches, des articles. Le point de bascule, ça a vraiment été au mois d’août 2018, lors de la publication d’un rapport ducomité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale.C’est à ce moment-là que l’ONU a évoqué le chiffre d’un million de personnes internées dans des camps au Xinjiang…Ce fut vraiment un moment clef. Non seulement parce que ce chiffre d’un million frappait les esprits, mais aussi parce qu’il venait de l’ONU. Avant que le comité se prononce sur la question, personne ne nous croyait. Aujourd’hui encore, on se réfère à ce chiffre, alors que le nombre d’internés a dépassé le million.Ces dénonciations ont-elles permis d’améliorer la situation des Ouïghours dans le Xinjiang ?En raison de la pression internationale, la Chine, à ce moment-là, a changé de narratif en reconnaissant qu’elle avait ouvert des « centres de formation professionnelle ». Après cela, la situation des Ouïghours a continué à se détériorer, mais de plus en plus de chercheurs ont commencé à se pencher sur la question.Il y a eu aussi la création du tribunal ouïghour [un tribunal indépendant lancé à la demande du Congrès mondial ouïghour], qui a conclu fin 2021 que la Chine était responsable d’un génocide des Ouïghours.Ces dernières années, nous avons utilisé de nombreux éléments pour continuer à mettre la pression sur différents gouvernements, parlements, l’ONU…Je crois que la Chine a vraiment sous-estimé la réaction internationale, en pensant qu’elle pouvait se débarrasser des Ouïghours facilement. Mais, désormais, onze parlements ont reconnu le génocide ouïgour, et des instances onusiennes se sont prononcées sur cette question. Et le Haut commissariat aux droits de l’homme a notamment évoqué de possibles « crimes contre l’Humanité ».Avec l’attention que ce sujet a reçu, notamment dans les médias, la Chine a compris qu’elle ne pouvait pas éluder cette question si facilement.Comment est en train d’évoluer la situation pour les Ouïghours, dans le Xinjiang ? Il semble que les camps sont désormais moins visibles, tandis que le travail forcé continue…Après avoir subi cette condamnation internationale, les Chinois ont changé de stratégie en se focalisant notamment sur le travail forcé. Même si, en apparence, les choses semblent s’être améliorées pour les Ouïghours, ce n’est pas le cas. Les gens sont toujours obligés de se soumettre à la politique répressive de la Chine, via notamment le travail forcé. Ils ne peuvent pas retourner chez eux quand ils le veulent, et sont limités dans leurs mouvements.La Chine fait beaucoup d’efforts pour cacher la répression, en rendant des camps moins visibles, ou en supprimant des check-points. L’une des explications, c’est que face à la pression internationale, la Chine organise des visites diplomatiques : lors de ces déplacements de propagande, les autorités font en sorte de soigner les apparences. Mais les camps qui sont un peu plus éloignés des villes existent toujours.Il y a quelques années, la police procédait constamment à des inspections de téléphones dans la rue. Mais le gouvernement a mis en place des systèmes de contrôle beaucoup plus sophistiqués, comme l’obligation pour tous les Ouïghours d’installer des applications de surveillance, par exemple IJOP (Integrated joint opérations plateform), sur leurs téléphones portables. La police n’a donc plus besoin d’investir autant dans la surveillance physique.La politique de stérilisation forcée des femmes se poursuit-elle ?La politique de stérilisation forcée est une politique de long terme, qui a débuté dans les années 1980. Elle continue, et est jumelée à la politique de migration forcée des Hans [l’ethnie majoritaire en Chine, NDLR] vers cette région.Lorsque cette politique a commencé avec la colonisation chinoise en 1949, l’objectif du gouvernement était de transformer le peuple ouïghour en minorité ethnique dans leur propre territoire. Dans ces années-là, la population Han représentait 4 % du total, contre 80 % pour les Ouïghours. On est passé de 4 % à 42 % pour les Hans et de 80 % à 45 % pour les Ouïghours.Le but de la Chine est d’assimiler tous les groupes ethniques dans l’identité Han.Abordons maintenant un sujet douloureux : vous avez appris que votre mère était morte dans un camp dans le Xinjiang : quelle a été votre réaction ?La dernière fois que j’ai vu mes parents, ma famille, c’était en 1994, quand j’ai quitté le pays. J’ai par la suite appris que ma famille vivait sous une pression et une surveillance constantes. La police venait souvent chez mes parents. Et les autorités essayaient de les isoler du reste de leur communauté. Or les Ouïghours vivent beaucoup en communauté. Ils se rendent à différents à événements, comme des mariages ou d’autres cérémonies culturelles. Vers la fin, mes parents ne voulaient plus y aller parce qu’à chaque fois que des gens venaient les saluer, ces personnes se faisaient ensuite interroger par la police.La dernière communication téléphonique que j’ai eue avec ma famille, c’était en avril 2017. Un an plus tard, j’ai appris la mort de ma mère par Radio Free Asia, qui a mené une enquête de plusieurs semaines dans la région. C’est la seule source d’information que j’ai eue jusqu’à ce jour sur ce sujet. La Chine a refusé de donner la moindre information sur sa situation ou les circonstances de son décès.Le reste de votre famille est également sous pression…En janvier 2020, j’ai découvert sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle ma sœur s’exprime. C’était, j’en suis convaincu, une confession forcée. Elle a nié le fait que nos parents étaient morts dans un camp. C’est d’ailleurs grâce à cette vidéo que j’ai appris le décès de mon père. Sans plus de précisions.Outre le ton peu naturel de ma sœur, quelque chose d’autre n’était pas normal : mes deux frères n’apparaissaient pas dans cette vidéo – alors que ma sœur, son mari et d’autres personnes étaient présents.Peu après la diffusion de cette vidéo, j’ai appris que mon petit frère était condamné à la prison à vie et mon grand frère à au moins 17 ans. Mais depuis, je n’ai plus eu aucune nouvelle d’eux.Avez-vous trouvé des soutiens en France, pour défendre votre cause, mis à part le député européen Raphaël Glucksmann ?Effectivement, Raphaël Glucksmann a été un grand allié en France, mais aussi à Bruxelles, au niveau du Parlement européen. Il a porté plusieurs résolutions qui ont dénoncé la situation des Ouïghours.Mais d’autres responsables politiques français nous ont soutenus ces dernières années. Plusieurs députés ont mené ce combat avec nous. Et nous venons de rencontrer plusieurs sénateurs qui ont cette cause à cœur.Je note que l’Assemblée nationale a voté sur une résolution qui reconnaît le génocide ouïghour. C’est un signe très fort et positif. Mais nous avons aussi d’autres alliés parmi la société civile française et notamment la presse, qui s’est beaucoup investie dans la question ouïghoure.



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Author : Cyrille Pluyette

Publish date : 2024-01-28 13:00:00

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