L’Express

Ecole : les classes Segpa, voie de garage ou vraie chance pour les élèves ?

Les parents de Marion, une adolescente qui s'était suicidée en 2013 en laissant une lettre dénonçant le harcèlement dans son collège, ont demandé l'audition du dirigeant de l'établissement




Au milieu du chahut, un surveillant tente de se faire entendre pour annoncer la venue prochaine d’un conseiller d’orientation. « Il va vous parler de votre avenir, même si vous n’en avez pas. Vous êtes déjà foutus », assène-t-il à la poignée d’élèves assis face à lui. S’ensuit une succession de scènes dans une salle de classe aux chaises et aux armoires renversées. A un jeune qui ambitionne « d’être la première personne de petite taille à aller sur la Lune », le conseiller rétorque : « Vous m’en voyez désolé, mais ça va être compliqué. Vous êtes petit. Vous êtes con en plus. Pour vous, j’ai un CAP livreur de marchandises, si vous voulez. »Cet extrait est tiré du deuxième épisode de la websérie Les Segpa, lancée en 2016, qui a donné lieu, depuis, à des adaptations au cinéma. Les Segpa au ski, dernier film en date, coproduit par Cyril Hanouna, sorti le 23 décembre dernier, vient de dépasser le million d’entrées. « Un succès qui, hélas, contribue à véhiculer une fausse image de ces jeunes, caricaturés en personnes stupides », dénonce Rachid Zerrouki, qui exerça sept ans, de 2016 à 2022, dans l’une de ces sections d’enseignement général et professionnel adapté à Marseille. L’enseignant se souvient avec amertume du jour où il a appelé un mécanicien pour lui demander de prendre en stage un de ses élèves de troisième : « Après avoir accepté, il me demande des détails. Dès que je prononce le mot ‘Segpa’, il se rétracte, sous prétexte qu »’il ne veut pas avoir de problème’, en faisant référence à cette fameuse websérie », se désole le professeur.Comme lui, bon nombre de ses collègues jugent « très violente » et « injuste » la représentation de ces 85 800 jeunes inscrits dans l’une des 1 600 Segpa, de la sixième à la troisième. Ce qui représente 2,5 % de la totalité des collégiens. Ceux qu’on appelle les élèves à « besoins éducatifs particuliers » vont y suivre un enseignement adapté, visant à pallier le retard accumulé tout au long du primaire, pour de multiples raisons qui peuvent être des problèmes d’ordres familiaux, sociaux ou médicaux. « Bien souvent, si ce n’est systématiquement, lorsqu’on tire le rideau des difficultés scolaires, on découvre des drames, des maladies, des trajectoires de vie marquées par l’adversité et les mauvais coups du sort », écrit Rachid Zerrouki dans le livre Les Incasables (Robert Laffont, 2020), tiré de sa propre expérience. Face à un groupe aussi hétérogène, difficile d’adapter les apprentissages à chacun. Mais, pour relever le défi, ces structures, qui font figure de spécificité française, bénéficient de moyens non négligeables : un directeur dédié, des classes qui ne comptent que 16 élèves au maximum, des enseignants spécialisés chargés de plusieurs disciplines, des réunions d’équipe régulières. »Les aider à s’ouvrir vers l’extérieur » »Chez nous, ça répare plein de gamins fracassés par la vie ! » affirme Fatiha Boudjahlat, principale adjointe du collège Abel-Minard, à Tonnerre, dans l’Yonne. Un territoire frappé de plein fouet par la désindustrialisation et le chômage, devenu un désert médical. « Ici, quand vous voulez voir un orthophoniste, il y a deux ans d’attente. L’autre jour, une petite de Segpa qui avait une rage de dents ne trouvait aucun dentiste pour la soigner. L’école est la seule institution qui prend soin d’eux », poursuit la principale. Avec ses 96 élèves, la section de cet établissement est la plus grosse de l’académie de Dijon. Son directeur, Olivier Berthou, est en lien étroit avec les associations, les collectivités, les services sociaux ainsi que les entreprises de la région. « Notre point fort est notre travail sur l’orientation, explique-t-il. Grâce aux ateliers mis en place, on fait découvrir des tas de secteurs à nos élèves, comme la menuiserie, le bâtiment, l’automobile, l’agriculture, mais aussi la ferronnerie d’art, le soin animalier ou la couture. » L’équipe pédagogique lutte à son échelle contre les déterminismes sociaux que le système éducatif français peine tant à contrer. « Sur une même fratrie de 7 enfants, vous pouvez en avoir 5 qui sont dirigés en Segpa. C’est bien la preuve qu’ils souffrent d’un défaut de stimulation au départ », avance Fatiha Boudjahlat.Bon nombre de professeurs spécialisés disent osciller entre « lueurs d’espoir » et « découragement ». Thomas*, lui, s’apprête à raccrocher après avoir exercé plus de vingt ans en Segpa. « Un excellent dispositif qui doit être maintenu, mais qu’il faudrait réformer totalement », soupire-t-il. Au fil des années, sa tâche s’est durcie. « Dans certaines banlieues, comme celle où j’exerce, la situation est très différente de celle des zones rurales ou des villes moyennes. La violence y est beaucoup plus présente », témoigne-t-il. S’il se dit « choqué et dépité par l’image véhiculée par ces films qu’on voit au cinéma », il reconnaît que la plupart de ses élèves n’en ont pas la même lecture. « Certains peuvent tirer une certaine fierté d’être perçus comme ingérables, de la même façon qu’ils revendiquent le fait d’appartenir à une cité qui a ses propres règles », raconte-t-il. Ses élèves, à 90 % d’origine étrangère, se sentent relégués. D’ailleurs, beaucoup ne dépassent que rarement les frontières de leur quartier et redoutent de prendre le RER pour aller à Paris, à seulement quelques stations de là. « Une grande partie de notre travail consiste à les aider à s’ouvrir vers l’extérieur, mais c’est compliqué », soupire Thomas, qui plaide pour une plus grande mixité sociale et d’origine dans les Segpa. « Dans certains établissements, vous avez plein de gamins qui mériteraient d’en bénéficier, mais qui renoncent à y aller par peur. C’est souvent le cas lorsque des chefs d’établissement ferment les yeux et laissent des situations se déliter », insiste-t-il.Au fil des années, le nombre d’élèves en attente d’une notification de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH) ou qui en sont bénéficiaires a également augmenté au sein de ces structures. « Aujourd’hui, ils représentent en moyenne de 25 à 30 % des effectifs, contre 17 % avant le Covid, confirme Serge Bontoux, directeur de la Segpa du collège Edouard-Pailleron, dans le XIXe arrondissement de Paris, et membre du SNUipp-FSU. Mais cette évolution est propre à l’institution en général, qui accueille désormais 430 000 élèves en situation de handicap » – soit une hausse de 34 % depuis 2017. Les classes Segpa, comme l’Education nationale dans son ensemble, font les frais du manque de moyens dédiés à l’école inclusive. Faute de places disponibles en instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques (Itep), il arrive que certains adolescents souffrant de troubles du comportement et qui devraient bénéficier d’une prise en charge spécifique se retrouvent en Segpa par défaut. »Totalement épanouis dans leur métier »Malgré ces difficultés, tous les acteurs du secteur reconnaissent que d’énormes progrès ont été faits dans la prise en charge de ces élèves en souffrance scolaire depuis 1996, date à laquelle la mission des Segpa a été redéfinie. « Autrefois, on appelait ça les sections d’éducation spécialisée (SES)… que certains avaient renommé les ‘sections d’enfants sauvages’ ! » rapelle Serge Bontoux. Rien à voir avec les structures d’aujourd’hui, beaucoup plus ouvertes, totalement intégrées au collège, et qui font un énorme travail pour lutter contre les risques de stigmatisation.Après la troisième en Segpa, les élèves sont majoritairement orientés vers la voie professionnelle ; 59 % d’entre eux suivent une formation conduisant au CAP. « Ils y retrouvent des camarades venus de la voie générale. Le gros avantage est qu’eux auront eu le temps de réfléchir à leur orientation et de faire des stages », affirme Rachid Zerrouki, qui récuse l’idée de voie de garage souvent associée à la voie professionnelle. Et de souligner : « Beaucoup d’élèves issus de Segpa sont totalement épanouis dans leur métier. Hélas, ils préfèrent souvent taire leur ancien statut. Dommage, car ce sont eux qui en feraient les meilleurs ambassadeurs. »* Le prénom a été changé.



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Author : Amandine Hirou

Publish date : 2024-01-21 08:30:00

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